Grève des aiguilleurs du ciel : les raisons de la lutte

par Xavier BECHEREAU

Camarades et citoyens, aujourd’hui c’est avec deux casquettes que je fais couler l’encre sur le papier digital de la toile. Ce n’est pas seulement le militant politique mais également le contrôleur aérien du Centre Régional de la Navigation aérienne de Reims qui parle, car après avoir pu constater les ravages de la désinformation répandue par les medias en continu, je me suis rendu compte que les raisons de la grève des contrôleurs sont souvent inconnues des passagers. Nous en portons sans doute la responsabilité en communiquant assez peu avec nos concitoyens. Voilà pourquoi je vais tenter d’apporter quelques explications sur le sujet.

Fonctionnement économique du contrôle aérien

Sans rentrer dans les détails techniques, il faut savoir que si les contrôleurs aériens sont bien des fonctionnaires de catégorie A et sont prestataires d’une mission de service publique : la sécurité de 10 000 vols par jour survolant la France, nous ne faisons pas partie d’un établissement public comme la SNCF mais sommes en quelque sorte rattachés à l’administration et notre subdivision s’appelle la DGAC : Direction Générale de l’Aviation Civile, dont le prestataire des services de la navigation aérienne est la DSNA (voir ci-dessous)

Le contrôle aérien à Reims (CRNA-Est)

Contrairement à ce qu’il est dit dans certains torchons néolibéraux (couverture du Point), le contribuable ne verse pas un centime pour le fonctionnement de la DGAC car nous fonctionnons sur un budget annexe dont les recettes viennent des redevances que payent les compagnies aériennes. Chaque avion est soumis au contrôle aérien afin de lui garantir un espacement minimal avec les autres trafics ainsi qu’un service d’alerte et de sauvegarde en cas de défaillance technique. Ce contrôle a bien entendu un coût et pour chaque espace aérien contrôlé traversé, la compagnie verse une redevance. Lorsque sur un billet, un passager lit : taxe d’aéroport et redevance c’est de cela dont il est question. La méthode de calcul de la redevance est internationale et donc la redevance est partout fonction d’un Taux unitaire fixe (Tuf), de la distance parcourue dans l’espace survolé et de la racine carré de la masse maximum au décollage de l’avion. Le Taux unitaire fixe est donc la variable qui permet de comparer « l’efficacité économique » des prestataires de service les uns par rapport aux autres, encore que cela ne suffit pas car il faut aussi prendre en compte les minutes de délai.

Lorsque la sécurité est mise en jeu à une période donnée de la journée parce que le nombre d’avions prévus dans une zone de contrôle donnée dépasse la capacité de cette zone : des mesures de protection sont prises pour réguler le flux de trafic. Les mesures sont :

– effectuer des subdivisions de la zone afin que la charge de trafic soit répartie entre plusieurs contrôleurs, lorsqu’on ne peut plus faire ça il faut alors faire éviter la zone en surcharge en changeant l’altitude de vol de certains avions (on raisonne en 3D 🙂 )

– faire contourner la zone (plus rare car la route est plus longue et plus pénalisante pour la compagnie en consommation de carburant) ou alors quand rien d’autre ne peut être fait :

 

– retarder le départ de certains avions afin de lisser la courbe de charge, ce qui se traduit par des retards au départ et à l’arrivée. Ces retards ont un coût sérieux pour les compagnies : plusieurs milliers d’euros par minute.

La politique de la commission européenne

La DSNA est le prestataire de service le moins cher d’Europe occidentale, c’est à dire avec l’indice Tuf le plus faible comparé au prestataire privé anglais NATS (détenu à 42% par des compagnies britanniques : British Airways, Easyjet, Monarch, Virgin, Thomson etc), ou aux prestataires publiques la DFS allemande ou au MUAC de Maastricht. Cependant dans une logique néolibérale de concurrence libre et non faussée, la commission européenne demande au prestataire français via la réglementation du ciel unique de baisser ses coûts de fonctionnement afin d’être plus compétitif. Le ministre des transports Frédéric Cuvillier semble avoir entendu les revendications des syndicats. Il est incohérent de baisser notre coût de fonctionnement avec la marge que nous avons vis a vis de nos voisins surtout qu’il serait inopportun de le faire en période d’investissement pour renouveler notre matériel de gestion du trafic vieux de plus de 20 ans !

Cependant, François Hollande ayant ratifié le TSCG (traité Merkozy: traité contre lequel le Front de Gauche a manifesté le 30 septembre 2012), la commission européenne se doit de faire des recommandations et si la France ne les applique pas alors, notre pays sera puni d’une amende. Le ministre des transports se retrouve donc sans moyen pour lutter contre la politique de la commission européenne et c’est pour cela que nous sommes en grève. Quelles seraient les conséquences d’une baisse des coûts ? La DGAC n’aurait d’autre choix que d’arrêter les plans de renouvellement de matériel : ce qui signifie continuer de travailler avec un matériel obsolète et des difficultés pour améliorer la capacité des secteurs et donc l’efficacité globale du contrôle en minutes de délais, puis de contracter les effectifs en ne remplaçant pas les départs à la retraite ce qui signifie que le nombre de minutes de délai imposé au trafic augmentera.

Les contrôleurs aériens sont tout à fait conscients que les compagnies aériennes sont en difficulté. Avec le coût croissant du pétrole, le transport aérien est une activité en décroissance mais en imposant une réduction des coûts du contrôle aériens, non seulement on joue avec la sécurité des passagers mais aussi avec l’efficacité économique du contrôle. En clair, ce que les compagnies gagneraient avec la baisse des coûts directs (Taux unitaire), elles le perdraient par les coûts indirects et les minutes de délai.

La grève

Les contrôleurs connaissent les conséquences pour les passagers d’un blocage du transport aérien et c’est pour cela que le préavis de grève de 3 jours a été réduit à 2 lorsque les deux ministres des transports français et allemand ont envoyé un courrier commun à la commission contre ses positions dogmatiques après le 1er jour. Il faut d’ailleurs signaler que nous ne sommes pas les seuls en grève mais cette journée d’action a été coordonnée par les syndicats au niveau européen avec dix autres pays : Autriche, Belgique, Bulgarie, France, Hongrie, Italie, Portugal, République Tchèque, Royaume-Uni, Slovaquie.

Comme vous pouvez le constater, il ne s’agit absolument pas d’une grève pour la défense du statut de ces « feignasses de fonctionnaires » pourtant moins chers que le privé britannique mais bel et bien pour le maintien du niveau de sécurité et  l’amélioration de l’efficacité économique du contrôle aérien français au profit des compagnies aériennes et des passagers. Je comprends la colère des passagers, j’espère leur avoir apporté des éléments d’explication.

Communiqué de l’USAC-CGT pour la journée du 12 Juin : http://www.usac-cgt.org/sites/default/files/2013/Juin/2013-06-05_Appel%2012%20juin%20VF1.pdf

Communiqué du syndicat corporatiste majoritaire SNCTA : http://www.sncta.fr/fic_bdd/pdf_fr_fichier/13708121460_COMPRES.pdf

Si le contrôle aérien vous intéresse,  voici une vidéo pour vous expliquer en quoi consiste le métier de contrôleur à Reims: